Sens de l’observation et science de l’observateur : une légitimité à acquérir.

Publié le par webmestre

Yann Faure, ATER à l’Ecole Centrale de Lyon
Doctorant au GRS (Université Lyon2 / ENS-LSH)
yann.faure@ens-lsh.fr
 
 
Par cette contribution, je voudrais m’inviter dans le débat concernant la légitimité du travail de recherche, en particulier celui qui s’inscrit dans une démarche sociologique. Je livre donc ici mon sentiment en réponse aux questions posées pour cette journée d’étude à partir de mon expérience encore mince de chercheur débutant – j’achève actuellement mon doctorat – mais aussi de mon enthousiasme et de la vigueur de mon engagement en faveur de la construction scientifique d’un savoir sur le monde. Aussi souvent que possible, je prendrai appui sur les questions épistémologiques soulevées par mon propre travail de dévoilement et issues de mon terrain d’étude actuel : celui de la profession médicale.
 
L’énoncé de l’appel à contribution pourrait laisser penser qu’un chercheur détient des techniques, échafaude des stratégies pour rendre son discours plus crédible, plus convaincant, plus facilement diffusable. Il ne peut s’agir, dans ce cas, que d’un dysfonctionnement des principes de régulation internes au champ scientifique. En effet, si les sujets d’études, les opportunités de fabriquer de la science et l’attention portée à certains objets sont déterminés par un contexte social singulier, les discours savants exprimés sur ces objets ne devraient se laisser dicter que par les règles préalablement décidées entre chercheurs pour énoncer la connaissance. Il en va de l’autonomie du champ scientifique, pré-requis incontournable pour espérer atteindre un certain degré de vérité. Cependant, il ne faut pas nier que le chercheur affronte souvent une seconde et très sérieuse difficulté: il doit à la fois répondre devant ses pairs de la scientificité de son travail et simultanément contenter un commanditaire qui, sans partager les exigences des premiers, fournit les ressources permettant l’étude voire définit implicitement ou explicitement les résultats qu’il espère. Un autre obstacle à l’objectivité du savoir produit, qu’il ne faut pas minimiser non plus, tient dans les caractéristiques mêmes du producteur de ce savoir. Comment le chercheur peut-il se débarrasser de ses propres biais ?
 
Le discours sociologique se heurte régulièrement au scepticisme des non initiés concernant sa capacité à fournir une vision neutre et désintéressée du monde social, et même tout simplement, une vision exacte. Cette réticence, pour ne pas dire cette résistance, devant les tentatives d’objectivation du sociologue est parfaitement compréhensible : chacun détient une connaissance spécifique de la société irréductible à un énoncé général de la nature véritable des relations humaines. La vie en société ne peut se réaliser qu’au prix de multiples euphémisations et occultations, bref d’un « enchantement » des rapports de domination, notamment. Les sociologues doivent composer avec une multitude de concurrents issus des autres disciplines et qui entendent eux aussi affirmer un point de vue scientifique sur le réel. Reconnaître ou non la valeur scientifique de la connaissance produite sur le monde social est, bien évidemment, un enjeu de lutte sociale. L’incrédulité devant la possibilité de généraliser des résultats obtenus sur la base d’un échantillon à de plus larges populations exprime une forme de remise en cause parmi d’autres de la connaissance sociologique. Il convient de répondre à cette interrogation relative à la représentativité des ensembles d’individus choisis par l’enquêteur.
 
 
L’expression de la position du chercheur comme préalable non négociable
Je travaille depuis un peu plus de trois ans sur l’évolution des positions occupées par un groupe de médecins spécialistes au sein du champ médical. Pour le résumer rapidement, les médecins anesthésistes réanimateurs qui constituent le segment professionnel auquel je m’intéresse, font figure de dominés parmi les dominants. Bénéficiant de rémunérations parmi les plus élevées des praticiens libéraux et affectionnés par le public, ceux-ci subissent néanmoins une déconsidération assez marquée de la part des autres docteurs avec lesquels ils sont amenés à collaborer. Les raisons de ce dédain sont relativement complexes – de nature à la fois historiques et symboliques – et ne peuvent être détaillées ici. Toujours est-il qu’on perçoit bien dans les entretiens que j’ai réalisés avec les thérapeutes en question une certaine souffrance inhérente à la dépréciation dont ils se sentent victimes, l’expression d’un malaise, le sentiment d’avoir récupéré « le sale boulot », l’impression d’avoir assumé la charge de travail la plus lourde, etc. De manière très significative, mon travail sociologique s’inscrit dans un processus plus général de reconnaissance de cette profession. Il survient au moment où se met en place un club d’Histoire de l’Anesthésie, au moment où aboutissent les luttes syndicales de cette discipline concernant la distribution des gardes et la réduction du temps de travail, au moment où les institutions universitaires et hospitalières se décident à accorder des gages d’estime à la spécialité. Depuis quelques années, des livres de sciences humaines voient le jour, signés par des anesthésistes réanimateurs. Tout se passe comme si ma propre recherche survenait à point nommé. Au point qu’il est décisif d’énoncer moi-même la trajectoire qui m’a amené à poser un tel sujet, si on ne veut pas tromper le lecteur et lui laisser imputer à un bienheureux hasard cette coïncidence merveilleuse entre des acteurs pressés de s’exprimer et le désir d’un chercheur soucieux de leur donner une voix. En 2002, j’ai répondu à un appel d’offre initié par le plus gros syndicat de la discipline. Ex enseignant en mathématiques reconverti à la sociologie, j’étais à la recherche d’un sujet qui permettrait de mesurer le poids du contexte social dans la production d’un savoir en « sciences dures ». Les anesthésistes réanimateurs prospectaient, eux, un étudiant susceptible de matérialiser dans ses travaux l’importance de l’action syndicale dans les progrès de la reconnaissance de leur métier. Ils offraient des moyens financiers, des facilités d’ouverture du terrain et un canevas intellectuel. D’éminents spécialistes des sciences humaines avaient déjà été approchés sans pouvoir se rendre disponibles et les fonds n’avaient pu être rassemblés pour financer une étude de psycho dynamique du travail. La profession, parvenue à un certain seuil de maturité, cherchait à accaparer et à dire son histoire, à se forger une culture. Le travail sociologique ne peut commencer qu’après avoir révélé et pris acte de cette demande sociale.
 
Il apparaît donc nécessaire de rompre avec l’illusion du libre choix du sujet de recherche et de comprendre comment un objet choisit celui qui va l’étudier presque autant que l’inverse. Par ailleurs, la position du chercheur vis-à-vis de son sujet ne se résume pas aux liens entretenus avec le commanditaire même si ceux-ci doivent être signalés, interprétés, compris. En dehors même de toute dépendance économique, il n’est pas rare que le chercheur finisse par prendre fait et cause pour le milieu qu’il étudie, la compréhension pouvant mener à l’empathie et l’exposition à un certain type de rhétorique ne restant jamais sans effet. Surtout, le chercheur a lui-même une histoire. Il est travaillé par un ensemble de contextes, s’est façonné dans sa vie un point de vue sur le monde. Plus encore, il est pris dans « la trame du social ». Les études sociologiques sur le monde médical sont très majoritairement l’œuvre d’auteurs qui sont eux-mêmes médecins, ce qui rend la nécessaire rupture épistémologique particulièrement difficile. Ou frère de médecin, femme de médecin, enfant de médecin… ce qui implique un autre rapport à la thématique mais engendre également des problèmes à résoudre. De nombreux travaux cherchent à saisir la nature et les composantes des relations entre patients et hommes de l’art en se plaçant résolument du côté des premiers, acceptant comme postulat initial que l’activité scientifique et technique des seconds se situerait hors de leurs sphères de compétence et d’intelligibilité. De manière plus générale, il est fréquent de voir une réflexion sur le travail médical commencer par les hypothèses non critiquées selon lesquelles les praticiens sont dévoués, presque totalement accaparés par leurs tâches, soumis à des risques perpétuels et porteurs de responsabilités écrasantes. On peut douter de la fécondité de ce genre de travaux qui portent, sans les avoir interrogées et souvent même à leur insu, des évidences et des représentations du sens commun. Plus insidieusement encore un chercheur peut très bien, s’il n’y prend pas garde, escamoter qu’il adhère à l’interprétation du monde social fourni par ses enquêtés parce qu’il partage avec eux une culture, un langage, une position. L’explicitation de ses propres dispositions sociales et de l’ensemble des relations unissant l’auteur à l’objet est un élément fondamental, seul susceptible de garantir l’objectivité des propos énoncés.
 
 
Les règles de la méthode
Si l’attention portée à la méthode paraît quelquefois en sociologie l’emporter sur celle accordée à l’objet d’étude, c’est que le questionnement épistémologique figure au cœur de la démarche du sociologue. De manière transversale, son objet réside dans la manière dont les visions dominantes s’imposent, dont les interprétations se diffusent, dont les groupes se présentent et se décrivent. Ce qui importe au sociologue, c’est de saisir les procédures en jeu pour collecter des données, les mettre en forme, les officialiser. Bref, de mettre au jour les instruments de la légitimation elle-même. Il lui incombe de transformer une question sociale en objet scientifiquement étudiable. Pour revenir à mon terrain, c’est-à-dire à l’univers des médecins anesthésistes réanimateurs, une question m’est fréquemment posée : celle de savoir s’il s’agit d’une pratique médicale risquée. En tant que chercheur, je me demande plutôt comment cette pratique thérapeutique en est venue à passer pour périlleuse, quelles sont les forces en présence qui contribuent à la définir de la sorte, quels sont les enjeux attachés à cette définition ou encore quels moyens ont été mobilisés par les groupes engagés dans cette lutte de définition pour construire cette notion. Dès lors, il est naturel qu’on questionne également le chercheur afin de l’encourager à préciser le dispositif qu’il a lui-même mis en place pour fonder sa connaissance. Et l’exposé de sa méthode est donc absolument nécessaire pour qu’elle puisse être discutée et critiquée ; la façon dont le monde social est perçu étant elle-même perçue par la sociologie comme largement dépendante de la position sociale depuis laquelle on l’aperçoit, mais aussi de la façon dont le regard se tend. C’est-à-dire du système de prise de vue et du mode d’enregistrement retenus.
 
Par exemple, dans le cadre de mon doctorat sur les anesthésistes, je m’efforce d’évaluer la place de la socialisation professionnelle dans la constitution des logiques et des catégories de pensée et d’action de ce groupe. Pour mener à bien ce projet, j’ai recours à la fois à l’enquête par questionnaires, aux entretiens analytiques et à une démarche d’observation in situ. L’imbrication et le recoupement des données obtenues par ces différents moyens méthodologiques constituent un procédé de mise à l’épreuve que je juge de nature à participer au processus d’auto validation de mes énoncés. Pourtant, l’observation directe des pratiques alimente à elle seule toute une série de critiques : les situations relatées pourraient n’être qu’exceptionnelles, dépendre des caractéristiques idiosyncratiques de l’observé, uniquement liées à un contexte spatial ou temporel. Enfin l’observateur est toujours suspecté de relever uniquement dans les situations qu’il décrit celles qui sont le plus propices à renforcer, nolens volens, ses propres théories. Ces remarques et ces doutes doivent donc être incluses dans l’analyse de l’objet étudié. Il faut aussi tenir compte du fait que la présence de l’observateur a des chances de modifier la situation étudiée et en tirer les conséquences. Du coup, je suis obligé de préciser les durées de mes observations : j’accompagne un praticien pendant 8 à 10 heures de rang du bloc opératoire à la salle de consultation, des machines à café au service de réanimation, du lit du malade au staff où sont prises les décisions médicales. Dans ces conditions, l’acteur dont je retranscris les mouvements peut-il modeler son comportement pour donner une certaine image de son activité ? Sans doute, mais comparée aux questions qui l’occupent, mon opinion finit par lui apparaître comme un enjeu limité et le contrôle qu’il peut exercer sur sa conduite s’affaiblit dans le temps. Si je répète l’expérience à 50 ou 100 reprises avec des médecins étrangers les uns aux autres, aux intérêts divergents, en des lieux où l’organisation du service diffère et où les contraintes de temps, d’action, de prises en charge sont totalement dissemblables, que reste-t-il ? Une représentation exhaustive de la population des anesthésistes réanimateurs ? Non. Je me garderai bien de prétendre à la représentativité du groupe au travers de mes observations. Je note surtout un faisceau de ressemblances et de variations. Les exceptions aux pratiques les plus courantes suscitent un investissement particulier : qu’est-ce qui dans la structure du cadre d’interactions permet d’expliquer qu’elles n’aient pas revêtu leurs formes habituelles ? Pourquoi à tel endroit, les médecins ne portent-ils pas de masque pour opérer ? Pourquoi à tel moment de la journée, les médecins seniors laissent-il les internes libres de réaliser certains gestes alors qu’ils les en empêchent à d’autres ? Quelles caractéristiques sociales du patient peut bien amener un docteur à donner des explications alors qu’il reste d’ordinaire silencieux ? Dans un premier temps, il s’agit de repérer les variations, les écarts à la règle. Dans un deuxième, il est utile de convoquer un savoir sociologique afin de conjecturer certaines hypothèses interprétatives. Ensuite, le retour au terrain s’impose pour vérifier que dans toutes les situations où la configuration est attestée, l’interaction a lieu. Par exemple, au cours d’opérations cardiaques, chaque fois que l’anesthésiste est une femme, de surcroît plus jeune que le chirurgien avec lequel elle collabore, celui-ci tendra à imposer sa propre médication alors qu’il ne détient officiellement aucune prérogative sur celle-ci.
 
Pour les défenseurs de la méthode dite d’observation directe, il s’agit d’un mode de collecte des données de « première main », portant sur des actes et non sur des discours, neutralisant les rhétoriques professionnelles construites pour définir une question sociale suivant les logiques et l’intérêt des acteurs. Dans le cas qui nous occupe, cette technique présente plusieurs avantages. En comparant les faits observés et les discours que les médecins anesthésistes réanimateurs portent sur leur pratique, on peut inventorier les zones de leur activité qu’ils n’évoquent jamais – telles que l’attente, la routine, les aspects manuels et triviaux – et en déduire les principes selon lesquels ils ordonnent et hiérarchisent les tâches qui leur sont dévolues. Les segments de leur travail sur lesquels ils attirent le regard du témoin et ceux qu’ils s’emploient à rendre invisibles permettent de saisir d’une manière plus globale leurs stratégies de définition et de défense professionnelles. Les possibilités offertes pour « rentrer sur le terrain » et la place réservée au chercheur indiquent, par ailleurs, les positions relatives de l’enquêteur et de ses enquêtés dans la structure sociale.
 
Il y a en sociologie, une manière légitime d’observer des interactions, des règles de l’art collectivement définies. Mesurer, compter, répéter, être présent dans la durée, se faire oublier, tout consigner dans un petit carnet, se présenter de manière anodine, travailler ses notes dès la sortie du terrain, revenir vers celui-ci pour tester ses hypothèses, multiplier et faire varier les contextes d’observation, être attentif à ce qui change d’une scène à l’autre, retenir la manière dont l’observateur est perçu, mesurer l’écart interprétatif entre la première situation regardée en témoin candide et la dernière décryptée avec un œil d’expert, etc. C’est souvent dans le cheminement du chercheur et dans la transformation de sa manière de voir que peut se lire la vérité de ce qu’il examine.
De même, les entretiens se réalisent en sociologie suivant des procédures bien établies. L’évaluation et les conséquences des rapports inhérents au face à face entre enquêteurs et enquêtés sont désormais bien connus dans le métier et la structure de l’échange discursif traitée simultanément comme substance, outil et produit. Les méthodes quantitatives s’établissent suivant d’autres principes encore, avec d’autres risques de déformation du réel, eux-mêmes pris en compte dans l’analyse. Mais au final, quelque soit l’instrument employé, l’inscription de la discipline comme une « science » sociale l’oblige à se soumettre aux contraintes de cumulativité, de reproductibilité et de réfutabilité. Les conclusions proposées à l’issue de chaque investigation doivent pouvoir être contestées. Ce qui implique que toutes les données nécessaires pour qu’un autre chercheur puisse reconduire l’expérience initiale doivent être clairement exposées. Partant de là, des résultats antagonistes ne peuvent être ignorés et exigent de la part de celui qui suit, l’élaboration d’un travail critique soit sur les démarches préalablement engagées, soit sur les méthodes choisies par les prédécesseurs, ou sur leurs présupposés, éventuellement sur leur outillage théorique. Pour nourrir une science, il faut donc l’engagement et la vigilance de la communauté des chercheurs toute entière, elle seule à même de légitimer la production d’un discours savant sur le monde.
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